Publié sur « l’éclaireur« , journal des EEIF.

Alain Beit, pouvez-vous nous parler de votre association ?

Le Beit Haverim est l’une des plus anciennes organisations LGBT de France ; elle existait même avant la dépénalisation de l’homosexualité. Au départ, il s’agissait d’un groupe juif LGBT informel né en 1977. Il répondait à l’époque au besoin de solidarité des gays et lesbiennes pour lutter contre cet énorme tabou.

Après la dépénalisation en 1982, ce groupe se transforma en association. Le Beit Haverim s’affichera même féministe avant l’heure puisque son premier président était une femme, Martine Gross.

Les grandes étapes de l’association depuis ses débuts sont les suivantes :

– Le Beit Haverim est né sous une croix, et non une étoile, ce qui a influencé son avenir. En effet, ses premières réunions ont été accueillies dans l’Église du Christ Rédempteur. Ce symbole œcuménique fort d’ouverture vers les autres marque même le nom du Beit Haverim, maison des ami-e-s où sont accueillis des Juifs LGBT mais aussi leurs amis (non LGBT ou non Juifs). Ici on ne discrimine pas en fonction de sa religion, de son orientation, de son genre ou de sa couleur car nous ne voulions pas répéter ce que nous avions pu subir par ailleurs.

– Les années 1980 ont été des années terribles pour nous avec les ravages du sida sur les LGBT, ravages qui n’ont pas épargné le Beit Haverim. À cette époque, l’association s’est consacrée à son devoir civique en faisant de la prévention, notamment au moyen d’une ligne téléphonique dédiée et de brochures de prévention.

– Dans les années 1990, l’association reprend des forces et organise des fêtes incroyables pour célébrer sa résilience.

– Début des années 2000, nous acquérons la maison du Beit, après dix années de collecte de dons. C’est un don incroyable pour les générations futures.

– Ces dernières années, suite à mon arrivée à la présidence, je me suis attaché à accroître notre visibilité pour ne pas rester une association obscure, aux motivations inconnues ou déformées. J’ai souhaité que nos coreligionnaires nous connaissent davantage, notamment en montrant qui compose le Beit Haverim : nos visages, nos histoires, nos sentiments, nos combats… Nous sommes ainsi passés de l’ombre à la lumière. Ce n’était pas évident, car certains d’entre nous vivent comme des crypto-LGBT, mais c’est un parti pris.

Par ailleurs, j’ai également tenu à clarifier nos rapports avec la religion : les LGBT, pour beaucoup, renient leur religion ou ont des rapports compliqués avec elle. Les religions sont souvent porteuses de LGBT-phobies. Mais le judaïsme fait partie de nous. On ne doit pas le fuir mais l’éclairer. J’ai beaucoup œuvré pendant ma mandature au rapprochement avec les institutions juives, les communautés et les associations (car historiquement nous étions davantage proches du monde LGBT). On a intégré le Crif en 2019 et on espère que cela va permettre de casser certains tabous. J’ai aussi pris la parole en novembre 2019 lors des assises du judaïsme à Bordeaux devant un parterre de rabbins orthodoxes et j’ai fait des propositions sur l’inclusion des Juifs LGBT au sein de la communauté.

Le Beit Haverim a aujourd’hui sa place dans le monde juif et c’est très bien ainsi.

Quelles sont les activités et les actions du Beit Haverim ?

Trois missions sont assignées au Beit Haverim :

1/Lutter contre les LGBT-phobies dans le milieu juif 

Je m’efforce d’être pédagogue avec le Consistoire et le grand rabbin de France qui répètent à qui veut l’entendre que l’on laisse son orientation sexuelle à la porte de la synagogue. Bien sûr que la sexualité est une affaire intime, mais elle est aussi sociale. Quand on va dans un endroit, on porte son histoire, sa vie avec son amoureux/se. S’affirmer comme LGBT demeure un parcours compliqué. Mais lorsqu’on a avancé au prix de nombreux efforts, on ne veut plus reculer. C’est pour cela que je n’accepte pas cette requête qui consisterait à s’invisibiliser pour se faire accepter. Qu’on ne se méprenne pas non plus : on ne va pas non plus brandir le rainbow flag en pleine synagogue. Mais on n’a plus à se cacher, ni à se taire de peur d’être traité comme un paria.  

2/ Lutter contre l’antisémitisme et l’antisionisme dans le monde LGBT

Nous avons d’ailleurs une participation très remarquée à la Marche de la fierté (Gay Pride) à Paris avec un char blanc et bleu, orné d’une énorme maguen David aux couleur de l’arc-en-ciel, qui diffuse de la musique israélienne et orientale. Globalement, cela se passe bien, même si nous n’avons pas que des remarques bienveillantes. Notre char est très remarqué aussi car nous sommes les seuls à revendiquer notre orientation sexuelle et notre religion sans complexe, alors que beaucoup considèrent que nous devrions choisir l’une ou l’autre. Nous refusons ce choix. Nous sommes gay, juifs et bien d’autres choses aussi. Il est possible de vivre tout cela à la fois.

Le Beit Haverim prend régulièrement position sur les réseaux sociaux LGBT pour lutter contre l’antisémitisme et l’antisionisme. Dans nos statuts, il est inscrit l’attachement à l’État d’Israël et la défense d’Israël sans prise de position sur la politique intérieure ou extérieure d’Israël. Ainsi, nous sommes souvent intervenus pour défendre l’État hébreu sur le débat du Pink washing (Israël est accusé d’utiliser sa politique LGBT afin de masquer certains aspects du conflit israélo-arabe).

3/ À la croisée des deux mondes, le Beit Haverim permet à ses membres, grâce à une bulle de convivialité, de vivre leur orientation sexuelle et leur judaïsme sans crainte et dans une ambiance familiale (pour ceux notamment qui sont en rupture avec leurs familles). Nous organisons des repas chabbatiques, des soirées dansantes, des oulpan, des ciné-clubs. Nous avons d’autres activités artistiques et une chaîne YouTube sur laquelle nous avons posté des conférences, des témoignages mais aussi un clip musical réalisé à l’occasion de Pourim.

Est-il possible de rester attaché aux valeurs juives et même à une pratique religieuse tout en sachant que l’homosexualité (masculine en tout cas) est condamnée par la Tora ? 

Les rabbins, plus particulièrement en France, ne se sont pas suffisamment plongés dans l’étude et l’analyse de cet interdit. Le sujet reste un tabou, il y a beaucoup de mystère et de mauvaises interprétations. Les rabbins du Consistoire devraient étudier cet interdit et le circonscrire. Selon moi, on ne parle pas d’homosexualité dans la Tora où ce terme n’existe pas. À l’époque, il était inconcevable de parler de l’amour d’un homme pour un autre homme ou d’une femme pour une autre femme. Donc si le concept n’existait pas, il ne peut y avoir d’interdit.

Ce qui suscite l’interrogation, c’est cet interdit du Lévitique : « Tu ne coucheras pas avec un homme comme tu couches avec une femme. » De nombreuses interprétations ont été données. La plus simple serait que la pénétration, ou la pénétration dans une certaine position, est interdite : mais qu’est-ce qui est permis ou interdit ? Peut-on embrasser ? Aimer ? Caresser ? De fait, certaines positions sont-elles autorisées ? Et quid des lesbiennes ? Elles ne souffrent d’aucun d’interdit formel, elles.

Pour moi, l’amour entre deux hommes ou entre deux femmes n’est pas interdit par la Tora ; certains actes physiques peuvent l’être mais cela reste très imprécis. 

Avez-vous le sentiment que la communauté juive est homophobe ou transphobe ?

Beaucoup de Juifs s’appuient sur les textes pour justifier leur homophobie, notamment le Lévitique qui décrirait cet interdit comme une « abomination ». Or nous sommes ici confrontés à une mauvaise traduction du mot toéva qui signifierait plus un « tabou ». Laisser une si mauvaise traduction, qui porte préjudice à tous les LGBT, relève d’une totale irresponsabilité de nos autorités religieuses, y compris le Consistoire. C’est laisser croire que l’homosexualité serait le sommet pyramidal des fautes. Mais personne ne rappelle qu’enfreindre chabbat, manger des crevettes ou commettre l’adultère sont aussi des « abominations ». Le terme toeva est employé une centaine de fois dans la Tora et on ne retient que l’homosexualité ! Il y a un manque cruel de mise en perspective et de pédagogie sur le sujet.

Ce manque de perspective entraîne une certaine homophobie chez nous, les Juifs, là où devrait régner l’amour, et moins de haine.

Aussi, et c’est là vraiment mon credo, j’appelle le Consistoire et les rabbins à une étude plus approfondie des textes pour en livrer des interprétations plus diversifiées, plus fouillées et contextualisées. Les grandes personnalités religieuses en parlent peu ou pas car elles ont peur de donner un blanc-seing aux LGBT et sont effrayées par le prosélytisme. 

Je le répète haut et fort ; nous ne sommes pas prosélytes car c’est notre nature d’être ainsi. Notre seule mission est de permettre aux gens de s’accepter et de s’épanouir tout en veillant au respect de leurs droits.

Si l’orthodoxie reste encore fermée, je tiens à saluer l’ouverture des rabbins libéraux et massorti qui, eux, travaillent sur le sujet.

Avez-vous le sentiment que vos membres ont les mêmes droits que les Juifs hétéros et cisgenres ?

Les membres du Beit Haverim sont athées, religieux, de toutes les obédiences, de tous les partis… comme dans la communauté où toutes les facettes et toutes les sensibilités sont représentées. Le fait sociétal important est qu’aujourd’hui ils aspirent à avoir les mêmes droits que les Juifs hétérosexuels ou cisgenres. Il y a de plus en plus de couples installés, de mariages célébrés et de naissances. Pourquoi est-ce compliqué pour nous d’avoir accès à la casherout pour nos réceptions ? Et pour l’éducation de nos enfants, quel accueil leur sera réservé par nos institutions ?

Une partie de la communauté juive est homophobe ou transphobe et on le voit sur les réseaux sociaux où le mot « abomination » est répété trop souvent, où l’on nous dit que la Tora nous punit de mort, que l’on est des sodomites, et souvent l’on nous rend responsables de ce qui se passe dans le monde (les attaques terroristes, la Covid, dernièrement).

Il y a quelque chose de plus sournois aussi : certains nous considèrent comme des malades et veulent nous guérir, nous changer. Cette attitude est très homophobe car encore une fois c’est notre nature, c’est inscrit en nous et ce n’est pas une maladie. Et les rabbins devraient tous refuser de conseiller des thérapies de conversion aux familles des LGBT. C’est un autre tabou, et pourtant on a affaire là à un véritable viol psychique.

Le peuple juif est un peuple intelligent, qui a eu à souffrir de discriminations et il devrait être à même de comprendre sa minorité et de bien la traiter. Mais on en est encore loin.

La situation est-elle différente en Israël ?

La situation est très contrastée en Israël, entre Tel-Aviv, où les Juifs LGBT vivent une situation totalement décomplexée avec encore une difficulté liée au fait que le mariage civil n’existe pas, et les villes comme Jérusalem où il y a peu d’acceptation.

Toutes les villes doivent avancer et Tel-Aviv ne peut cacher les disparités mais peut servir de modèle. 

Un mot de conclusion ?

Je souhaiterais m’adresser aux jeunes et également aux éclaireurs. Ils sont très nombreux et certains sont des LGBT en questionnement. Je le sais. 

Je voudrais leur dire que vous n’êtes pas seuls, que vous êtes aussi de belles personnes et que vous avez droit à tout le bonheur. Ne vivez pas isolés avec le poids de votre secret. Trouvez des personnes de confiance parmi vos amis et parlez-leur. Ou bien venez au Beit Haverim et échangez avec nos membres qui ont des parcours similaires. Vous êtes ainsi. Vous n’y changerez rien. Vous pouvez juste mettre en place tout ce qu’il faut pour bien le vivre.

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